Chapitre 3 > Les difficultés de la collaboration

La collaboration entre les trois composantes de l’information que sont les Archives, l’Histoire et les Média n’est pas toujours franche et empêche parfois la diffusion de l’information. Cependant , la situation est reluisante dans les pays développés comme la France, l’Allemagne et les Etats-Unis. Il importe donc de déterminer pour le cas du Bénin les difficultés à cette collaboration à travers celles de chaque élément.

- Concernant les Archives

Les difficultés qui freinent aujourd’hui la collaboration Archives - Histoire - Média au Bénin sont de plusieurs ordres. De façon traditionnelle, la chaîne documentaire se décompose en trois grandes opérations à savoir la collecte, le traitement et la diffusion. Cela revient à dire que l’absence totale ou même partielle d’un maillon cause un dysfonctionnement dans l’ensemble de la chaîne.

Collecter des documents nécessite beaucoup de moyens. Les Archives Nationales ont la mission de recevoir les archives ayant dépassé le deuxième âge et qui par conséquent ne sont plus fréquemment consultées par les administrations qui les ont produites. Cette opération nécessite des moyens de transport bien adaptés que ne possède pas aujourd’hui la Direction des Archives Nationales.

Cela fait que bien des administrations conservent elles-mêmes leurs archives dans des conditions inadaptées. Ces archives empilées sous des escaliers ou dans des locaux sans aération sont sujettes à l’humidité, à la chaleur et sont livrées aux rongeurs, toutes choses qui constituent les ennemis des archives. Est-il nécessaire de rappeler que ces archives qui pourrissent aujourd’hui sont une mine d’informations pour la reconstitution de l’histoire nationale ? Quelle collaboration peut-on envisager entre archivistes et historiens si les premiers par défaut de documents n’ont aucune information à livrer aux derniers ?

Le versement des archives suppose également que l’on dispose suffisamment de place pour les conserver. Le bâtiment aménagé pour abriter la D.A.N ne répond plus de nos jours aux besoins d’archivage au Bénin.

Le deuxième maillon de la chaîne ne connaît guère une situation plus reluisante. Le traitement des archives à la D.A.N connaît encore beaucoup de retard. En effet, cette direction ne compte parmi son personnel que trois archivistes professionnels et un documentaliste. Conséquence, le traitement est ralenti malgré le concours des autres agents de la direction et celui sporadique des stagiaires du Centre de Formation aux Carrières de l’Information (CEFOCI) Option Archivistique. De plus le microfilmage des documents qui aurait pu servir à ne pas communiquer les originaux a été suspendu faute de moyens.

A l’ère de l’audiovisuel, de l’informatique et des nouvelles technologies de l’information et de la communication (N.T.I.C), il se pose aussi le problème de la collecte de ces nouveaux supports de l’information notamment les archives audiovisuelles, les archives électroniques et celui de l’accès à la toile mondiale qu’est Internet. De plus aucun site n’est encore consacré à la D.A.N ou à la formation des archivistes au Bénin comme c’est le cas dans bien des pays. L’exemple de l’Université Laval au Canada est très illustratif.
Cela pose aussi le problème de la formation des archivistes au Bénin. Face à l’émergence de nouveaux types de documents, l’archiviste béninois a plus que jamais besoin de solides connaissances en informatique et en N.T.I.C. L’ignorance de ces données constitue une barrière à la bonne conduite de l’ensemble des éléments composant le troisième maillon de la chaîne documentaire en l’occurrence la diffusion.

A quoi cela sert-il de collecter et de traiter les archives si ce n’est pas pour les communiquer ? Voilà la raison pour laquelle l’ultime maillon de la chaîne prend une grande importance tout en étant pas l’opération la plus facile.

Pendant plusieurs années, les Services d’Information Documentaire (S.I.D) se sont contentés de collecter et de traiter les documents laissant le hasard et la curiosité du public agir pour leur diffusion. Aujourd’hui les données ont changé et si les archives ne connaissent pas une grande diffusion au Bénin, c’est dû aussi à cette raison. En effet les Archives Nationales ne sont pas bien connues au Bénin. Leurs publications ne sont pas suffisamment distribuées si bien que l’on ne connaît pas avec précision la nature des documents qui y sont conservés. La fonction mercatique est donc mal assurée et l’on est tenté de dire, vu le nombre des historiens et des professionnels des mass-média au Bénin et vu le taux de fréquentation de la D.A.N par ces corps de métier et de tous les autres, que les archives sont sous-exploitées au Bénin.

Telles sont les difficultés qui freinent la collaboration Archives - Histoire - Média et qui sont imputables à la responsabilité des archivistes. Car aucune structure documentaire ne peut prétendre communiquer des informations sans veiller à l’harmonie en son sein. Aussi bien qu’il est impossible de communiquer des informations non recueillies, il n’est non plus pas possible de diffuser des informations non traitées. Cependant, il faut estimer à leur juste valeur les efforts fournis par le personnel de la D.A.N pour collecter, traiter et mettre en diffusion une partie du fonds de la Direction. Mais qu’est-ce qui empêche les historiens et les professionnels des média de fréquenter de nos jours les Archives Nationales ne serait-ce que pour consulter ce qui est déjà disponible ?

- Concernant les historiens

Des trois types de collaboration bilatérale Archives - Histoire, Histoire - Média et Archives - Média, c’est bien la collaboration entre historiens et journalistes qui est la plus avancée actuellement.

En effet, la plupart des historiens et des journalistes ont avoué avoir collaboré à bien des occasions : émissions radiodiffusées ou télévisées, rédaction d’articles, etc... Mais il faut souligner que cette collaboration n’est pas encore satisfaisante. En effet, elle se résume à quelques émissions et articles manquant de constance. Cet état de choses est dû au fait que les uns et les autres n’ont pas pris conscience de leur importance mutuelle. Il est plus facile à l’historien d’atteindre le grand public dans la vulgarisation des résultats de ses recherches en passant par les média. Quant aux professionnels des média, il serait plus indiqué qu’ils fassent appel aux historiens afin que ces derniers animent des rubriques que les premiers ne maîtrisent pas nécessairement. Mais au lieu de cela, les média organisent peu de rubriques d’histoire, par crainte de manquer d’informations alors que de leur côté, les historiens mènent des recherches dont les résultats ne seront connus que du petit nombre, simplement parce qu’ils ne reçoivent aucune invitation des média. Par ailleurs, les média ne font appel qu’à un nombre très réduit d’historiens dits de référence : ce qui entraîne la lamentable situation selon laquelle ce sont toujours les mêmes qui parlent des mêmes choses sur les ondes et dans les colonnes des journaux.

Quant à l’autre collaboration (Histoire - Archives), si elle n’est pas ce qu’elle devrait être, c’est dû à plusieurs raisons.

D’abord, l’administration béninoise n’ouvre ses portes que du lundi au vendredi ; la D.A.N n’échappe pas à cette règle. De leur côté, les historiens aussi sont pris pendant ces heures ouvrables. Du coup, les historiens désireux d’effectuer des recherches à la D.A.N se trouvent embarrassés par l’absence de permanence les jours de repos.

Pour d’autres historiens, il n’y a pas suffisamment d’instruments de recherche notamment les ouvrages de référence, les fichiers et les répertoires, même si le répertoire numérique de la série E est déjà disponible.

Par ailleurs, nombreux sont les historiens qui n’ont aucune idée du fonds conservé à la D.A.N. Comment pourraient-ils donc s’y rendre sans avoir une idée de ce qu’ils y trouveront ?

Si la diplomatique (qui est la science qui étudie la tradition, la forme et la genèse des écrits en vue de faire leur critique, de juger de leur sincérité, de déterminer la qualité de leur texte, d’apprécier leur valeur exacte, de les dater s’ils ne le sont pas et de les éditer.), les analyses, les débats, les conférences et les expositions sur les archives ne sont pas effectifs aujourd’hui, c’est bien parce que les historiens, dont la contribution est essentielle, voient leur devoir d’historien limité à la simple consultation des pièces d’archives. Auparavant ils n’avaient pas été associés à l’élaboration des politiques archivistiques au Bénin. Mais depuis le Décret N° 84-300 du 30 Juillet 1984 et le Décret N° 90-384 du 04 décembre 1990, tous deux portant attributions, organisation et fonctionnement des Archives Nationales, il est crée un Conseil National des Archives (C.N.A) dont le Chef du Département d’Histoire et d’Archéologie de l’Université Nationale du Bénin est membre. Depuis, l’on en est encore à se demander si la transition est assurée entre le chef dudit département et l’ensemble des historiens pour ce qui concerne l’archivage au Bénin.

Au delà de ces considérations d’ordre fonctionnel, bien des historiens qui ont déjà fait des recherches à la D.A.N se plaignent de la lenteur dans la communication des documents et du fait que certains dossiers sont incomplets ; tout cela reste la conséquence du non-traitement de l’ensemble du fonds.

Ainsi les difficultés que rencontrent les historiens dans leur potentialité à collaborer avec les archives et les archivistes sont manifestes.

- Concernant les média

Contrairement aux historiens, les professionnels des mass-média n’ont pas évoqué l’absence d’une permanence à la D.A.N les jours de repos pour justifier le fait qu’ils n’effectuent pas des recherches dans cette direction. Leur difficulté première est plutôt celle à accéder à la D.A.N.

En effet, la plupart des média ont leur siège à Cotonou, la capitale économique du Bénin. Quant aux locaux de la D.A.N, ils se situent à Porto-Novo, la capitale politique du Bénin. Sous la pression des délais de publication des différents articles constituant l’ensemble de la presse béninoise et celle des programmations dans les organes audiovisuels où les journalistes ont peu de temps à consacrer à la recherche, il est très difficile à ces communicateurs de faire recours aux services de la D.A.N. Il se pose encore une fois le problème de manque de personnel qualifié qui contraint les chefs- programmes des différents organes à confier aux mêmes personnes de diverses tâches. Pour les radios de l’intérieur du pays, le problème d’accessibilité de la D.A.N est encore plus prononcé.

A l’instar des historiens, les journalistes n’ont qu’une vague idée de la nature des documents conservés à la D.A.N. Encore une fois se pose le problème des ouvrages de référence.

Les délais de communications fixés par le Décret N°90-384 du 4 décembre 1990 en ces articles 25 et 26 ne conviennent pas tout-à-fait aux journalistes. Dans le cas de la presse écrite, le désir de vendre le plus grand nombre d’exemplaires fait que les rédacteurs optent pour les titres susceptibles d’intéresser des lecteurs au niveau de culture avoisinant la moyenne. Quant aux organes audiovisuels, le souci premier est l’audimat. Ayant réussi à contourner l’écriture, ces organes essaient d’être le plus proche possible des populations à plus de 80% analphabètes et proposent donc des émissions plus distractives qu’instructives. Un journaliste de la place n’a d’ailleurs pas hésité à nous demander ce qui pourrait intéresser le téléspectateur moyen entre un exposé sur la révolte des Sahouè de 1917 à 1918 et un reportage sur le ’’ trouble d’amour ’’...

Il est donc un fait incontournable, l’instruction au Bénin reste un défi à relever au plus tôt. Car il est nécessaire que chacun se reconnaisse à travers l’histoire de son pays et œuvre à sa vulgarisation. Ainsi, les journalistes pourront réviser et respecter la grille des programmes.

Les média de nos jours décident à leur seul niveau du sort des documents qu’ils ont réalisés. La D.A.N ne disposant suffisamment pas de place pour les accueillir, les bandes et les cassettes servent à plusieurs enregistrements. Résultat, des émissions disparaissent à jamais afin que le support serve à fixer d’autres éléments. Quel témoignage audiovisuel les générations futures auront elles de notre époque ?

L’un des éléments de la collaboration devrait être le recueil sur bande audio ou audiovisuelle de la tradition orale.

« Il n’y a rien de nouveau dans le fait d’enregistrer au magnétophone traditions et témoignages d’histoire orale pour les conserver et les exploiter [...]. L’élément nouveau tient à ce que, de plus en plus, on demande aux dépôts d’archives locaux, régionaux et nationaux d’accepter de conserver et de gérer ces archives, voire d’assurer une tâche à laquelle ils ne sont pas préparés et qui leur pose souvent des problèmes : participer à leur création »

Si l’archiviste doit participer à la création des archives sur la tradition orale, le journaliste lui doit autant que faire se peut l’y aider. Les enregistreurs NAGRA ou de poche, les caméras, voilà la contribution qui aurait pu être celle des média. Mais ces moyens manquent cruellement et constituent un équipement dont l’achat revient cher.

Le cas des N.T.I.C est plus désespérant. Le cyberjob n’est pas encore une réalité chez nous. Les centres serveurs ne font rien pour encourager la création des pages web afin de donner naissance à des rédacteurs dont les articles seraient affichés sur la toile mondiale.

Certes le Centre Syfed du campus d’Abomey-Calavi encourage ces initiatives mais il est nécessaire d’avoir des moyens pour effectuer des recherches et pour les publier. C’est donc les moyens financiers qui empêchent jusqu’à présent le développement des autoroutes de l’information et de ce fait la diffusion des informations à archiver sur Internet et sur DC-MEF.

623 visites depuis le 24 mars 2008. Pour citer cet article :
Simon Florentin Adjatan, Chapitre 3 > Les difficultés de la collaboration. [En ligne : http://adjatan.org/publications/les-archives-l-histoire-et-les-medias-quelle/Chapitre-3-Les-difficultes-de-la-collaboration] Consulté le 03-12-16