Le voyageur et le clair de lune de Antal Szerb

19 avril 2007 par Simon Florentin Adjatan Lectures 0

Comment trouver un sens à sa vie sur le terreau des années passées ? Antal Szerb nous emmène dans un tragique voyage. Les enfants sont toujours terribles, même le long du Danube

" Que fait-on quand plus rien n’a d’importance ? ", demande Mihàly l’anti-héros du Voyageur et le Clair de Lune, le roman du Hongrois Antal Szerb. Le suicide ? La révolte ? La résignation ? Antal Szerb nous apprend que les grands enfants ne sont pas très courageux. Ou trop courageux de se confronter au jugement de leurs sentiments. Mihàly choisira de rester en vie, de continuer à vivre "comme (un) rat parmi les ruines ", la tête basse et le corps las, brisé en mille morceaux, convaincu que " dès que le désir est satisfait, il ne reste rien que la constatation lucide et ennuyeuse des faits".

Le monde réel des adultes a tué les illusions de l’âge tendre. Reste le traumatisme et l’armée des ans. Fidèle à la production littéraire hongroise de l’entre-deux guerres, Antal Szerb (1901-1945) perpétue, dans Le Voyageur et le Clair de Lune un thème qui a longtemps attisé la curiosité de ses contemporains et auquel toutes les générations futures, en quête de solutions existentielles se sont abreuvées abondamment. Le premier conflit mondial a laissé de sérieuses traces dans les mémoires. Les questions se posent. Comment sortir de l’enfance sain et sauf pour aborder le monde des responsabilités réputé hostile’ ? Comment se guérir de cette " nostalgie aiguë" qui hante chaque jour d adulte.
L’auteur hongrois n’apporte pas de réponse mais se propose de nous mener par la main, à travers l’Italie, suivre la tentative d’analyse de son personnage principal. Écrit en 1937, Le Voyageur et le Clair de Lune est le roman d’une cure, d’une quête, d’un parcours initiatique voué à sa perte. Un miroir aux alouettes. Mais c’est surtout l’histoire de Mihàly, un homme peu ordinaire, la trentaine bien pesée. Il travaille dans l’entreprise commerciale de son père et a décidé de se marier avec Erzsi qu’il a enlevée adultérement à son riche banquier de mari. Les choses sont claires. Erzsi l’a choisi car "elle croyait qu’à travers lui, elle réussirait à franchir les murs, à s’évader dans les marigots couverts de broussailles qui s’étendaient vers un lointain inconnu".
Le problème, c’est que lui n’est sûr de rien. Comme cette idée de partir en voyage de noces en Italie, "ce pays bâti avec la nostalgie des poètes et des rois". Déjà, les premières escapades nocturnes inquiètent l’épouse. Le détachement de son mari, sa différence, troublent. L’arrivée de Janos, un ancien camarade reconverti dans les affaires crapuleuses, précipite les événements. A la sortie de Florence, Mihàly quitte sa femme sur un quai de gare, après lui avoir conté son adolescence : l’objet de ses tourments, son obsession, sa flamme. Cette "commedia dell’arte permanente", ce monde à part, détaché de la réalité, "étranger à l’ordre habituel des choses de la vie" lui manque tant. Tout comme la période de ses premières révoltes, les jeux, les vols, le théâtre, le catholicisme : un autre monde. Le souvenir d’Eva et de Tàmas Ulpius, "cet ami dont les adolescents rêvent non moins intensément mais plus profondément et plus sérieusement que d’une première maîtresse " est trop tenace. Les masques tombent. La cicatrice s’est rouverte. Mihàly n’a pas oublié le suicide de Tàmas, entreprise que lui-même n’a jamais eu le courage de réussir. Le regret le ronge. "Seul Tàmas restait magnifique : un prince voué à la mort parce que la vie était indigne de lui. il avait disparu avant d ’avoir eu à faire des concessions ". Reste pourtant Eva, celle qu’il a toujours aimée, la seule capable d’exorciser la nostalgie de son passé. Pourquoi ? Comment ? Il ne sait pas. Un pas en avant, un pas en arrière et le regard définitivement hagard. L’attente du destin, d’une fatalité sensée, "digne de Rome". Chercher le sens. Il cherche Eva. Il croit chercher Eva, il se cherche lui-même. Commence alors une longue chevauchée éperdue, mystique, à travers la romanité, durant ses nuits d’été "où il y a toujours quelque part des gens éveillés qui donnent des coups de marteau ou chantent imperturbablement, où on trébuche sur des enfants inexplicables qui jouent aux billes dans la rue entre trois et quatre heures du matin et où un barbier ouvre soudain son échoppe pour raser à trois heures et demie quelques joyeux fiancés". L’araignée tisse sa toile, les fils se détendent, Mihàly reste pourtant prisonnier de ses contradictions. Les circonstances ne l’auront pas aidé. Comme un signe.
Les habitués de la grande tradition romanesque seront comblés. Conjointement à cette quête effrénée, Antal Szerb met en scène d’autres pèlerins, davantage convaincus par leur action mais nettement moins soucieux de leur réalisation spirituelle. Il y a le mari trompé, avide de revanche qui veut retrouver la quiétude du lit conjugal. Il y a Erzsi qui tente de " franchir les murs " du désir et de sa condition bourgeoise. Il y a Janos, l’ami picaresque, qui franchit les frontières en un coup de page. Tout ça alimentant un doux tourbillon, sur fond de Renaissance, comme un tableau de Fra Angelico, mêlé de tragique et de sérénité, où le pauvre Mihàly, dans sa tour d’ivoire, sombre d’aboulie. La leçon est à retenir. Les destinées les plus sûres sont promises à ceux qui évitent de les forcer.

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Simon Florentin Adjatan, Le voyageur et le clair de lune de Antal Szerb. [En ligne : http://adjatan.org/lectures/article/le-voyageur-et-le-clair-de-lune-de] Consulté le 25-11-16