Le liseur de Bernard Schlink

10 juillet 2006 par Simon Florentin Adjatan Lectures 0

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Couverture du livre

Bernhard Schlink est né en 1944. Il partage son temps entre Bonn et Berlin . Il exerce la profession de Juge . Il est l’auteur de plusieurs romans policiers couronnés par de grands prix.

Il a notamment publié en France Le Liseur (Der Vorleser) aux Editions Gallimard ( 1996) et Amours en Fuite ( Liebesfluchten) aux Editions Gallimard ( 2001).

Résumé du Liseur

Michael a 15 ans lorsqu’il tombe amoureux d’Hanna, une poinçonneuse de tramway. Après une liaison de quelques mois, durant lesquels le jeune homme passe de longues heures à lire des histoires à sa maîtresse, Hanna disparaît sans laisser de trace. Le jeune homme, devenu avocat, la retrouve sept ans plus tard, au tribunal où elle est accusée d’avoir envoyé à la mort des dizaines de femmes. L’ambiguïté du comportement d’Hanna reflète également l’attitude ambivalente qu’adoptèrent nombreux de ses compatriotes durant la guerre. Mais il dévoile aussi le secret qui a hanté la vie de cette femme. L’écrivain allemand Bernhard Schlink, qui est avant tout un auteur de romans policiers, met ici son art du suspense au service de l’Histoire.

Une critique sur le Liseur par Saïdeh Pakra

De toutes les périodes marquantes de l’histoire, peu auront été décrites, discutées et disséquées autant que la période nazie, avec ses antécédents, ses conséquences et son corollaire, (unique dans l’horreur) l’holocauste. La fascination ne cesse pas, aucun miroir tenu devant la face de l’humanité n’a autant de facettes multiples et ambiguës. Pour le bourreau en chacun de nous, la question, serais-je capable de cela ? Pour la victime en nous, la question, comment aurais-je traversé cette tragédie, cette humiliation sans nom, aurais-je gardé mon humanité jusqu’à la fin ?

L’Allemagne, détournant le regard pendant au moins les deux décennies qui suivirent la fin de la guerre, ne fait plus exception à la règle de l’interrogation permanente, bien au contraire. Les intellectuels allemands contemporains qui souvent n’étaient pas nés pendant la deuxième guerre mondiale, ou à peine, se penchent constamment sur leur histoire non résolue. Et non résolue pour cause : l’oubli ne peut commencer qu’avec le repentir et le pardon demandé, mais il n’y a plus personne pour demander pardon et personne pour pardonner.

Dans ce contexte, comment prendre Le liseur, de Bernard Schlink ? Cet ouvrage, qui se lit d’une traite, a eu un grand succès en Europe comme aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis, ses fortes ventes sont dues en partie au phénomène "O." O, tout le monde le sait ici, est le nom d’un magazine portant l’initiale de son créateur, Oprah Winfrey, une remarquable noire qui a surmonté une enfance de viol et de grande misère pour devenir la personnalité télévisée la plus connue et la plus grassement payée de tout le "entertainment" américain, qui invite régulièrement les éclopés du sentiment à venir s’exprimer sur son "Oprah Winfrey Show" suivi le matin par sept millions de fans. Elle invite aussi d’autres celebrities ou, plus simplement, des gens ordinaires qui ne savent pas mener leur barque. Ainsi, elle trie des téléspectateurs qui se portent candidats pour leur envoyer, quand le désordre de leur intérieur dépasse les limites du supportable, des spécialistes de la vie simple, très en vogue, pour vider les placards et les tiroirs et organiser le rangement le plus efficace à grand renfort de boîtes et d’étagères à monter en quelques instants. Oprah, c’est aussi sa lutte incessante et fort publique contre la prise de poids, lutte à laquelle s’identifie facilement l’Américain moyen qui a souvent plus que des rondeurs à perdre. Elle est également actrice de cinéma, à commencer par son rôle, en 1985, dans La couleur pourpre ; elle est aussi metteur en scène. Mais Oprah, c’était surtout, jusqu’à il y a peu, le chouchou des éditeurs, puisqu’elle recommandait chaque mois un livre quelle avait lu et apprécié. Le fait est, inattendu, qu’il s’agissait toujours d’ouvrages sérieux à défaut de grande qualité. Le premier fut Beloved de Toni Morrison, un roman sinistre et manipulateur que les gens s’arrachèrent dans les semaines suivant le show et qui valut plus tard à l’auteur, de talent pourtant mince, le prix Nobel de littérature, récompense qui n’en est pas à un choix discutable près. (Oprah Winfrey elle-même ferait plus tard de ce livre un film vite disparu.) Au grand dam des éditeurs et des publicistes, Oprah, qui a d’ailleurs récemment cessé de présenter le livre du mois, n’autorisait pas qu’on lui recommande ou qu’on lui envoie un ouvrage. Lectrice vorace, elle choisissait elle-même, sans se laisser influencer par les uns et les autres, le livre dont elle allait parler et qui, muni de cette caution sans pareille, brisait toujours les records de vente.
Ce long préambule pour dire que quand la talk show host, comme on appelle ici les présentateurs de ce genre de programme, recommanda Le liseur de Bernard Schlink, l’ouvrage connut une renommée instantanée et fort méritée. (On vient d’ailleurs de publier du même auteur un recueil de nouvelles beaucoup plus fraîchement reçu.) Alors, Le liseur ? Et bien, il faut en prévenir les lecteurs futurs, on reçoit ce livre en pleine poitrine et on n’en guérit pas tout de suite. Bien sûr, il y a déjà l’écriture, diaphane, en tout cas dans la traduction américaine. Le liseur se laisse lire, coule comme un petit vin du terroir, discret et sans prétention au départ, soudain traître. Car une fois qu’on comprend, il est trop tard, on ne peut plus lâcher. Le livre refermé, il y a les questions qui vous hantent longtemps, à commencer sur l’ouvrage même. Est-ce un livre manipulateur, jouant sur l’émotion du lecteur et utilisant des moyens malhonnêtes pour l’appâter, l’attirer, et le jeter dans cette histoire parfois insoutenable ? Ou est-ce un livre sincère ?

D’abord, de quoi s’agit-il ? Le narrateur, Michael, un jeune garçon d’une quinzaine d’années souffrant d’hépatite, a un malaise dans la rue. Une femme qui se trouve là lui vient en aide, le nettoie, le renvoie chez lui. Quand, quelques jours plus tard, Michael revient avec des fleurs pour remercier, il devient l’amant de cette femme de trente-six ans.

L’aventure durera un certain temps. Plus encore que de ce corps jeune et avide, Hanna est insatiable quand Michael lui fait la lecture, plaisir renouvelé quelle lui réclame sans cesse. Tout y passe, Tolstoï surtout est très apprécié. Michael ignore beaucoup de choses de cette femme butée, volontaire, qui se prend des colères pour trois fois rien, qui est maternelle autant qu’érotique avec l’adolescent qu’elle appelle toujours petit, jusqu’au jour ou elle prend la fuite, gardant son mystère.
Car mystère il y a, et secret. Grand mystère, petit secret pathétique et innommable à la fois, que le jeune homme découvrira des années plus tard, quand, étudiant en droit, il suit le procès de plusieurs anciennes gardiennes des camps de la mort, et reconnaît en l’une d’elles Hanna, sa maîtresse d’autrefois.

Hanna occupait à Auschwitz, puis dans un camp moins important, une position subalterne. (Elle y avait toutefois assez d’autorité pour choisir des liseurs parmi les prisonniers ; décidément, toujours cette manie de se faire faire la lecture.) Dans ce procès que l’on fait aux tortionnaires des camps, elle refuse de se défendre, même quand elle est accusée d’avoir dirigé un épisode particulièrement atroce. Michael comprend enfin la clef du personnage, le secret d’Hanna. Il pourrait, en rendant ce secret public, prouver que la responsabilité de cette femme, quoique terrible, fut moindre que celle qu’on veut lui faire endosser. Il se tait, par respect pour ce qu’il y eut entre eux, pour Hanna qui, visiblement, préfère aller en prison que de voir ce secret éclater au grand jour.
La controverse que soulève Le liseur est grande et difficile. A-t-on le droit de banaliser les camps ou tant de millions périrent ? Des presque figurants peuvent-ils être absous au nom de leur insignifiance ? Si la réponse est non, peut-on rendre sympathique ou tout au moins humain des êtres dont les actions dépassent l’entendement ? Et d’ailleurs, Schlink rend-il Hanna sympathique ? Ou bien le fameux secret de la gardienne de camp la rend-il sympathique ? Pas vraiment. Mais aucune des questions posées quand on referme ce livre étrange et puissant ne saurait trouver de réponse, en tout cas pas dans l’immédiat.

Extrait :

Notre seule bagarre eut lieu à Amorbach. Je m’étais réveillé tôt, m’étais habillé tout doucement et m’étais faufilé hors de la chambre. Je voulais monter le petit déjeuner et aussi voir si je pouvais trouver un fleuriste ouvert pour rapporter une rose à Hanna. Je laissai un mot sur la table de nuit : Bonjour, je rapporte le petit déjeuner, je reviens de suite, ou des mots semblables. Quand je revins, elle était debout dans la chambre, tremblant de colère et le visage pâli.

-Comment as-tu pu t’en aller ainsi ?

Je déposai le plateau du petit déjeuner et tentai de la prendre dans mes bras.

-Hanna.

-Ne me touche pas !
Elle tenait la mince ceinture de cuir quelle portait d’habitude sur sa robe ; elle fit un pas en arrière et m’en frappa le visage. Ma lèvre éclata et je sentis le goût du sang. Ca ne me fit pas mal. J’étais horrifié. Elle leva à nouveau le bras.
Mais elle ne me frappa pas. Elle laissa son bras retomber, jeta la ceinture à terre, et éclata en larmes. Je ne l’avais jamais vu pleurer. Son visage se déforma : les yeux grand ouverts, la bouche largement écartée, les paupières gonflées après les premières larmes, des plaques rouges sur ses joues et son cou. De sa bouche sortaient des bruits croassants, des bruits de gorge semblables à ses cris atones quand nous faisions l’amour.
J’aurais du la prendre dans mes bras. Mais je ne pouvais pas. A la maison, aucun d’entre nous ne pleurait ainsi. Nous ne nous frappions pas, même pas à main nue, encore moins avec une ceinture en cuir. Nous nous parlions. Mais qu’étais-je supposé dire à présent ?
Elle fit deux pas vers moi, me frappa avec ses poings, puis s’accrocha à moi. Je pouvais maintenant la serrer. Ses épaules tremblaient, elle cogna son front contre ma poitrine. Puis elle soupira profondément et se blottit dans mes bras.

-On prend le petit déjeuner ?
Elle me lâcha.

-Mon Dieu, petit ! Regarde-toi !
Elle alla chercher une serviette mouillée et me nettoya la bouche et le menton.

-Et ta chemise qui est couverte de sang !
Elle enleva ma chemise et mon pantalon et nous fîmes l’amour.

-Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi étais-tu si fâchée ?
Nous étions couchés côte à côte, si rassasiés et heureux que je pensais que tout allait s’expliquer à présent.

-Qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qui s’est passé ? Tu poses toujours des questions idiotes ! C’est que tu ne peux pas t’en aller comme ça.

-Mais j’ai laissé un mot...

-Un mot ?
Je me rassis. Le mot n’était plus sur la table de nuit où je l’avais laissé.

Traduit par Saïdeh Pakravan

4962 visites depuis le 10 juillet 2006. Pour citer cet article :
Simon Florentin Adjatan, Le liseur de Bernard Schlink. [En ligne : http://adjatan.org/lectures/Le-liseur-de-Bernard-Schlink] Consulté le 26-11-16